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Interview
Cardinal Philippe BARBARIN |
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Ferruccio Nuzzo
- SEDICOM Lyon
Le cardinal
Philippe Barbarin, le très médiatique
archevêque de Lyon, offre depuis de
nombreuses années une image particulièrement dynamique de l'Église
catholique. Nommé cardinal par Jean-Paul II, il fut le benjamin du dernier
conclave. La jeunesse d'esprit qui le caractérise se manifeste non seulement dans
son
discours interreligieux qu'il entretient depuis de nombreuses années, mais
plus encore par une foi vécue au quotidien qui n'exclut jamais un franc
parler. Découverte au sein de la hiérarchie de l'Eglise d'une voie moderne
qui sait se faire entendre !

LEXNEWS : "Superbe parcours que le vôtre,
prêtre à 27 ans, évêque à 48, cardinal à 53. Pourtant, rien n’était écrit
d’avance avec une grand’mère auvergnate pour qui la religion était un
tissu d’erreurs et prêtre, « un métier de mendigot ! »."
Philippe Barbarin : "C’était un cœur en or, mais elle avait connu
la blessure affreuse de perdre son papa à onze ans. Du coup, comme
beaucoup de gens qui souffrent trop pour croire en un Dieu bon, elle a
tout envoyé promener. Quand elle était très âgée – elle m’aimait beaucoup
et je le lui rendais bien -, je lui ai souvent parlé de ce père qu’elle
allait retrouver, c’était sûr. Je la sentais un peu ébranlée. Cela dit,
mes grands-parents maternels et mes parents étaient, eux, profondément
croyants. La messe du dimanche était un événement qu’on vivait en famille.
Le dimanche soir, mon père nous lisait un passage de la Bible, puis nous
avions un temps de prière en commun."
LEXNEWS : "Sur onze enfants, il y
aura un prêtre et trois filles consacrées à Dieu …"
Philippe Barbarin : "Autant ma mère s’est réjouie pour la première,
autant elle a vécu difficilement le choix de sa petite dernière : comme
toutes les mères, elle avait sans doute imaginé son mariage … La foi était
au cœur de nos vies, c’était une histoire toute simple, sans contraintes
imposées ni grandes déclarations, sans la moindre bigoterie. Une ouverture
aux autres. Une attention portée à chaque enfant. Nous avons longtemps
vécu à Rabat où mon père, après avoir quitté l’armée, était devenu
secrétaire général des Mines du Maroc. A notre retour en France, il est
entré dans une banque. Il a mis mes frères dans l’enseignement catholique
mais, sentant monter en moi la vocation, il m’a inscrit au lycée de Saint
Maur des Fossés, pour que je me frotte à d’autres idées. Et il m’en a
retiré pour la terminale, ayant appris que le prof de philo se vantait de
faire perdre la foi à ses élèves en trois mois – à l’époque, en 1967, le
corps enseignant était largement marxiste : « Je ne peux pas prendre ce
risque-là, m’a-t-il dit »."
LEXNEWS : "Aujourd’hui, c’est
d’abord pour leur donner les meilleures chances de réussite scolaire que
nombre de familles confient leurs enfants à une école chrétienne …
Celle-ci a-t-elle encore, à côté des parents, son rôle à jouer dans la
transmission de la foi ?"
Philippe Barbarin : "Ce peut être un très beau rôle. Tout dépend
des endroits. Parfois, l’enseignement catholique est de pure étiquette
mais, lorsque l’équipe éducative est motivée et sait proposer des temps de
prière et une catéchèse adaptée, des célébrations, des activités diverses
- une retraite, une nouvelle manière de vivre le carême, une action envers
les laissés-pour-compte -, alors les jeunes sont passionnés, Dieu entre
vraiment dans leur vie. L’important est que tout se passe dans le respect
de chacun. Ainsi, à « l’Immaculée Conception », un établissement de
Villeurbanne qui compte une proportion notable de Juifs et de Musulmans,
ceux-ci ont la liberté de ne pas venir le 8 décembre, jour de la fête de
l’école. Mais l’ambiance est telle ce jour-là que bien peu manquent à
l’appel !"
LEXNEWS : "Vous avez été aumônier
de lycée. Au lendemain des JMJ de Sidney auxquelles ont participé en
juillet 2008, 4 500 Français, quel discours avez-vous envie de tenir à des
jeunes souvent mal à l’aise face aux positions exigeantes de l’Eglise en
matière de mœurs ? "
Philippe Barbarin : "Je leur dirai des choses très simples et
directes. Qu’un être humain repose sur un trépied fondamental : son corps,
sa personnalité et sa dimension spirituelle. Les deux premiers éléments,
notre société, riche et bien dotée, leur accorde toute son attention.
Notre corps est l’objet d’une surveillance médicale attentive, on le
nourrit bien, on lui fait faire du sport. L’intelligence et la
personnalité aussi, on les développe avec de bonnes études, qui seront
l’assurance d’un bon métier. Mais l’être spirituel, lui, est souvent
abandonné. Une mutilation injuste. Les parents le savent pourtant : bien
sûr, ils veulent pour leur enfant une santé solide et de bons diplômes,
mais s’il vit fermé sur lui comme un bloc de béton et n’a aucun copain,
ils s’inquiètent. Tout comme s’il mène une vie complètement débridée, avec
le risque de se faire prendre par l’alcool, la drogue ou le Sida. Et,
d’une certaine manière, c’est notre faute parce que nous n’avons pas osé
leur dire des paroles fortes, leur présenter ces biens spirituels que cite
Saint Paul dans l’Epitre aux Galates : la joie, la douceur, la maîtrise de
soi, la patience, la bonté …, toutes choses fondamentales dans la vie
personnelle. Qu’importe s’ils ruent un moment dans les brancards, ils nous
en seront reconnaissants plus tard."
LEXNEWS : "Nombre d’incroyants
disent oui à ces valeurs chrétiennes, mais sans avoir besoin du Christ
pour autant …"
Philippe Barbarin : "En mars 2008, à Lyon, j’ai eu un dialogue avec
Axel Kahn, qui protestait contre la phrase de Dostoïevski : « Si Dieu
n’existe pas, tout est permis ». « Non, disait-il, car il y a la dignité
humaine ». Moi, je suis content d’entendre cela. Mais je lui réponds : «
Je ne suis pas sûr que vous arriviez à bâtir une morale forte sans la foi.
Un exemple : vous dites qu’aujourd’hui l’avortement est un fait de
société, qu’il faut le reconnaître comme un droit. En revanche, vous
trouvez monstrueux qu’on puisse condamner un bébé parce que c’est une
fille et qu’on voulait un garçon, ou l’inverse. Mais comment empêcher
cette monstruosité alors qu’on peut connaître très tôt le sexe de l’enfant
et que ce que vous appelez « l’avortement de convenance » est autorisé
jusqu’au troisième mois ? Vous voyez bien que, tout seuls, vous n’y
arrivez pas ! ». L’Eglise, elle, dit depuis deux mille ans et elle le dira
encore dans deux mille ans qu’il ne faut pas tuer l’enfant dans le sein de
sa mère, que cette vie doit être respectée, qu’elle est tout aussi
précieuse que la nôtre. La parole de l’Eglise est clairement décalée et
parfois en opposition avec la société actuelle, mais elle est un précieux
rempart contre ce genre d’agissements.
LEXNEWS : "Selon la récente enquête menée
par « La Vie » *, les catholiques pratiquants seraient moins de 10%. De
quoi balayer votre optimisme naturel ?"
Philippe Barbarin : "Nous vivons en France une situation difficile,
des pans de murs entiers s’effondrent. Dans les années 50, pour le diocèse
de Lyon, il y avait 500 séminaristes : ils sont 38 aujourd’hui, en
provenance de dix diocèses. C’est ainsi. Si jamais l’Eglise s’est vantée
de ses grands succès, ce n’est pas ce qu’elle a fait de mieux. Mais le
péché serait tout aussi grand si, dans la situation actuelle, nous nous
laissons aller au découragement ou au désespoir. De toutes façons, je
n’aime pas le mot « pratiquant ». On est pratiquant du vélo et du jogging.
Cela développe les muscles et les mollets ! Mais on est « pratiqué », par
la Parole de Dieu, c’est le Seigneur, notre boulanger, qui pétrit la pâte.
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Mon problème à
moi, ce n’est pas de tenir des statistiques mais de savoir si Dieu peut
encore parler à ses enfants. Une enquête de « la Croix » m’a fait mal : «
Les Catholiques de France, était-il dit, sont ceux qui, en Europe, lisent
le moins la Bible ». Ca, c’est grave. C’est pour cela que
j’ai fait distribuer dans mon diocèse 500 000 Nouveaux Testaments, non pas
à la sortie du métro ni dans les boîtes aux lettres pour qu’ils se
retrouvent dans le caniveau, mais dans les églises, les paroisses, les
écoles … Les gens devaient faire la démarche de venir les chercher."
LEXNEWS : "Certains ne mettent jamais les
pieds à l’église mais y retournent pour les grandes occasions ?"
Philippe Barbarin : "Difficile de juger. Cette demande de rites est
parfois le signe d’une réelle recherche spirituelle. Les parents qui font
baptiser leur enfant n’y sont plus obligés par automatisme familial ;
s’ils le font, c’est qu’ils sentent bien que, même s’ils donnent le
maximum à leur enfant, amour, nourriture, vêtements, une bonne éducation,
cela ne suffit pas. Le mariage, c’est plus difficile, il y a le côté
mondain, la robe blanche, les orgues, la photo sur le parvis : il faut
veiller, par respect des gens, à ce que les jeunes mariés ne posent pas un
geste dénué de sens. L’enterrement religieux, c’est encore autre chose :
le signe d’un grand respect pour une vie qui arrive à son terme. Les
familles ont besoin d’être accompagnées au moment où elles affrontent la
seule et unique question qui agite l’être humain : pourquoi la souffrance
de la séparation, alors qu’on est fait pour aimer ? Pourquoi la mort,
alors qu’on est fait pour la vie ? Une angoisse fondamentale à laquelle
Dieu seul peut répondre."
LEXNEWS : "Deux pratiquants sur
trois sont des femmes. Or, sur les 200 « catholiques qui comptent »
recensés par « la Vie », il y a 42 femmes. On est loin de la parité !"
Philippe Barbarin : "Si le but est la parité, on aimerait bien
qu’il y ait plus d’hommes dans les églises ! Mais je vous dirai la vérité
vraie. A Madagascar où j’ai passé quatre années, lorsqu’on évoquait les
catholiques français du 19ème siècle, de qui parlait-on ? De Thérèse de
Lisieux et de Bernadette de Lourdes. Au 20ème siècle, la silhouette de
Mère Teresa se penchant, toute cassée, sur les trottoirs de Calcutta pour
redonner leur dignité à des gens qui, sans elle, seraient morts comme des
chiens, compte sans doute autant que celle de Jean-Paul II, le géant qu’on
voyait sur tous les écrans. La vraie parité dans le christianisme, c’est
celle de la sainteté. A Lyon, l’immense théologien qu’est Saint Irénée, le
deuxième évêque de la ville, est une figure vénérée, mais on connaît au
moins autant la petite Sainte Blandine au milieu de ses lions."
LEXNEWS : "Les femmes sont rares, tout de
même, à des postes de responsabilité : une présidente de la « Catho » de
Lille, une vice-recteur à Paris, une dominicaine à la tête de la faculté
de théologie d’Angers…"
Philippe Barbarin : "A Lyon, j’ai confié à une femme le plus
important de mes services, celui de l’initiation chrétienne. Cela ne
m’apparaît même pas comme un progrès : j’ai toujours eu des femmes
remarquables dans mes équipes, il y en a deux sur les quatre membres non
statutaires de mon conseil épiscopal. Bien sûr, les gens sont obnubilés
par l’idée de femmes prêtres ou évêques. Mais il s’agit là de la haute
valeur symbolique de l’union du Christ – l’époux – à son Eglise, Jean-Paul
II l’a expliqué avec clarté. Cela n’implique pas que les femmes soient
reléguées dans des rôles secondaires : une fois encore, c’est la petite
Bernadette de Lourdes qu’on connaît dans le monde entier, et non le
cardinal qui était alors archevêque de Paris, et dont tout le monde a
oublié le nom."
LEXNEWS : "Le pape rencontre les
responsables d’autres religions. En matière de dialogue inter-religieux,
vous avez toujours été pionnier. C’est au recteur de la Grande Mosquée de
Lyon que vous avez demandé de vous décorer de l’Ordre national du Mérite
!"
Philippe Barbarin : "Le dialogue avec l’Islam est inscrit dans mon
enfance marocaine. Quand mes parents vivaient dans le bled, ils avaient
appris l’arabe et le berbère pour communiquer avec leurs voisins. Au
moment de Noël, ceux-ci avaient droit à une partie de la bûche et, quand
arrivait la fête de l’Aïd, on nous apportait un quartier de mouton – ce
qui n’empêchait pas, entre nous soit dit, de solides bagarres avec les
petits Arabes pour des histoires de foot ou de cigarettes ! C’est plus
tard, quand j’étais vicaire à Vincennes, puis évêque à Moulins, qu’il m’a
été donné de vivre des amitiés très fortes avec des croyants musulmans. Et
voici qu’à Lyon, je rencontre le nouveau président du Conseil régional du
culte musulman, Azzedine Gaci, et que s’instaure avec ce véritable
chercheur de Dieu un échange très profond qui m’aide à progresser dans la
foi. Mais il est clair que je ne veux éluder aucune des interrogations sur
le prosélytisme des Musulmans dans nos banlieues, les menaces de mort qui
pèsent parfois sur les jeunes filles et les jeunes femmes qui ont le désir
de se faire baptiser, ou l’aspect par trop démonstratif à nos yeux du
jeûne ou de la prière dans l’Islam (mais la dimension visible et
communautaire n’est-elle pas une aide à la pratique intérieure ? Sous
prétexte de rester secret, on ne sait plus trop ce que le carême signifie
pour les chrétiens )."
LEXNEWS : "Ensemble, vous avez
fait le voyage jusqu’au monastère algérien de Tibhirine où, en mai 1996,
sept moines cisterciens furent assassinés par des extrémistes musulmans."
Philippe Barbarin : "Ce fut l’occasion de prier ensemble,
d’implorer le pardon de Dieu pour les assassins des moines. L’occasion
aussi pour moi de comprendre que la notion de tolérance, utilisée sans
cesse à propos du dialogue inter-religieux, est insuffisante. Pour
progresser dans ce dialogue, il faut passer de la tolérance à l’estime
mutuelle et à l’admiration. Qu’on se souvienne du choc intérieur ressenti
par Charles de Foucauld lorsqu’il a vu la ferveur des Musulmans à Fès, et
qu’il a soudain mesuré ce qu’il avait perdu en s’éloignant de la foi."
LEXNEWS : "Ce dialogue, vous le
menez aussi avec les Juifs, comme en témoigne « Le rabbin et le cardinal »
que vous venez d’écrire avec le grand rabbin Gilles Bernheim** ."
Philippe Barbarin : "Il n’est que temps de travailler à réduire la
dramatique fracture qui, sur deux millénaires, a séparé juifs et
chrétiens, alors que nous appartenons à la même famille et qu’ils sont nos
frères aînés dans la foi. Tout date du moment où, étudiant en philo à
Paris, je me suis passionné pour l’étude de l’hébreu. A l’été 1974, mon
premier voyage à Jérusalem a été un choc. A Vincennes déjà, tout jeune
prêtre, je me rendais chaque année à la synagogue pour Yom Kippour. Je
continue à Lyon, la calotte de cardinal me tient désormais lieu de kippa !
Tous les ans, en janvier, nous organisons une journée judéo-chrétienne
pour commenter ensemble un texte de la Torah, à chaque fois la salle est
comble. Jésus était juif : découvrir son enracinement aide les chrétiens à
mieux le connaître."
LEXNEWS : "L’argument des
croyants, disiez-vous récemment, ne doit pas être d’ordre philosophique ou
politique, la seule réponse est celle de la charité en actes, visible,
concrète et simple ». Vous-même vous êtes illustré dans la lutte pour les
sans-papiers …"
Philippe Barbarin : "Tout le chemin parcouru avec nos frères juifs
ou musulmans doit déboucher sur des réalisations concrètes, elles seront
le sceau de l’authenticité de ces échanges. J’ai émis le vœu de monter
avec des juifs et des musulmans un centre contre le Sida, en Afrique. Je
pense aussi à l’action extraordinaire de ce groupe de croyants juifs qui,
à Jérusalem, sont toujours les premiers à débarquer sur les lieux d’un
attentat : là, ils s’occupent des blessés, aident à les transporter à
l’hôpital, et puis ils tentent de reconstituer le corps déchiqueté du
kamikaze pour le porter à sa famille. Voilà le premier rôle des hommes de
Dieu : être les serviteurs de Sa miséricorde. Dans notre société
agnostique ou athée, c’est la seule réponse que nous puissions faire à
ceux pour qui la foi n’est qu’illusion."
LEXNEWS : "A vous voir aussi
actif, après avoir été opéré d’un cancer début 2008, on se dit en tout cas
que la foi est un sacré remontant ! L’expérience de la maladie –inédite
pour le grand sportif que vous êtes- a-t-elle modifié votre rapport à Dieu
et à l’au-delà ?"
Philippe Barbarin : "Non. La mort, j’ai toujours su qu’elle pouvait
arriver d’un moment à l’autre. C’est la belle histoire de Saint Louis de
Gonzague enfant et de ses camarades, à qui l’on demandait ce qu’ils
feraient si le Bon Dieu arrivait dans le quart d’heure : « J’irai me
confesser », répondent les uns ; « J’irai prier à la chapelle », disent
les autres. « Et toi, Louis ? », insiste-t-on auprès de l’enfant
silencieux : « Je continuerai, dit-il, à jouer au ballon ». Depuis que je
suis tout petit, j’ai appris à vivre ainsi sous le regard de Dieu : à lui
de décider du jour et de l’heure … "
* « Les catholiques en France », numéro spécial de « La Vie », mars 2008
** « Le rabbin et le cardinal », Stock 2008
interview réalisée par Guillemette de Sairigné
Le site du Diocèse de Lyon :
http://lyon.catholique.fr
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un petit mot du cardinal Philippe
Barbarin
pour nos lecteurs ! |
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Interview Hans KÜNG
Science et Religion
Paris, 13 mars 2008 |
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©
LEXNEWS
Nous avons eu
le plaisir de rencontrer une nouvelle fois le grand théologien Hans Küng
lors de sa dernière visite à Paris pour la sortie de son livre "Petit
traité du commencement de toutes choses" paru aux Editions du Seuil. Ce
dernier livre analyse de manière très rigoureuse les frontières toujours
fines et ténues entre foi et science. Récusant toutes les thèses
"créationnistes" en vogue actuellement, mais étant tout aussi sévère à
l'encontre de certains scientifiques qui franchissent allégrement les
limites de leur domaine sans une réflexion appropriée, le théologien
rebelle n'a pas baissé la garde ! Découvrons au travers de cette interview une des pensées les
plus fertiles de notre époque !
LEXNEWS : «
Le lecteur, habitué ou non de vos écrits, ne manquera pas de s’interroger
à la lecture de votre dernière publication de ce profond intérêt que vous
manifestez pour les sciences. D’où vous vient cette inclinaison pour la
démarche scientifique et l’étude des sciences en général ? »
Hans Küng : « C’est en effet un
intérêt très ancien. J'ai toujours été convaincu que l'évolution des
sciences est un fait fondamental pour la modernité. J'ai également
toujours admiré les découvertes et les inventions scientifiques. En 1977,
j'avais déjà prononcé un grand discours pour la célébration du 500e
anniversaire de l'université de Tübingen sur le problème de Dieu et des
sciences, ce qui était particulièrement intéressant, car le fait d'inviter
un théologien à représenter l'université devant le Président de la
République de l'époque pouvait surprendre. J'ai également écrit, dans le
livre « Dieu existe-t-il ? » un an plus tard, en 1978, un grand nombre de
développements sur la création et sur ces questions. Je parlais déjà avec
mes collègues de l'université des différents problèmes de l'astronomie
ainsi que des autres sciences, mais j'ai toujours voulu écrire un livre
comme celui-ci. Le défi du temps était décisif. Il ne faut pas oublier que
peu de temps après, on m'a enlevé ma mission canonique, ce qui est
particulièrement curieux en ayant rédigé le livre que j'évoquais tout de
suite. Cette intervention romaine a interrompu ma pensée et j'ai été
obligé de réorganiser toute ma recherche scientifique après 1980. Ce
furent, vous le savez, mes années les plus tristes… Il est vrai que les
religions du monde ainsi que la littérature ont plutôt occupé mon emploi
du temps ces dernières années (j'ai réalisé toute une série de conférences
sur les grandes figures de la littérature mondiale comme Blaise Pascal,
Lessing, Thomas Mann, Hermann Hesse,…). Je n'avais ainsi pas le temps de
poursuivre le plan d'un livre, mais j'avais réussi tout de même à faire un
séminaire avec mes collègues du département de physique. Ils furent
d'ailleurs très enthousiasmés par ces expériences. C'était audacieux, mais
en même temps je connaissais mes limites, c'est pour cela que j'ai attendu
quelque temps. Je me suis finalement décidé à écrire ce livre que j'avais
préparé pendant de si nombreuses années avant le deuxième volume de mes
mémoires. C'est en fait un livre très exigeant même s'il peut apparaître
accessible à une première lecture. Combiner le développement de la
philosophie, des sciences, de l'histoire, de l'éthique avec les données
les plus à jour de l'astrophysique, de la microbiologie, de
l'anthropologie culturelle… Cela exige beaucoup de travail !
Cette approche a déjà été réalisée par des scientifiques, mais trop
souvent cela conduit à des simplifications réductrices faute de connaître
suffisamment la théologie. Bien entendu, la grande difficulté pour moi
était de réunir tous ces matériaux dans les sciences. Cela a été pour moi
un voyage absolument fascinant parce que j'ai gardé la curiosité
intellectuelle de ma jeunesse. J'ai trouvé passionnant d'étudier comment
les scientifiques présentaient aujourd'hui le big-bang, l'évolution de ces
milliards d'années… »
LEXNEWS : « on a l'impression à vous lire, que vous auriez très bien pu
être un scientifique au lieu d'un théologien. »
Hans Küng : « Il y avait quand même un
obstacle : je n'aimais pas tellement les mathématiques. J’apprécie la
logique de René Descartes, mais je n'ai jamais aimé l'arithmétique ! »
LEXNEWS : « La notion de paradigme a été essentielle dans l’histoire de
nos civilisations dans leurs rapports avec la science. Vous soulignez les
nombreuses difficultés quant à ces changements de paradigmes lors de
grandes découvertes telles celle de Galilée par exemple donnant lieu à un
procès qui n’a jamais été vraiment clos. Estimez-vous possible un éventuel
changement de paradigme de nos jours dans une société en crise ? ».
Hans Küng : « Je pense que nous sommes
au milieu d’un changement de paradigme. Dans mon grand volume sur le
christianisme ainsi que dans mon livre sur l'islam, j'ai analysé ces
changements de paradigme du Moyen Âge, de la Renaissance, de la modernité
à la postmodernité. Pour moi la postmodernité n'a rien à voir avec le
postmodernisme littéraire français qui est quelque chose d'arbitraire.
C'est un développement qui a commencé avec la première guerre mondiale
avec la chute de la modernité. Au début du XXe siècle, on a pensé que tous
ces progrès seraient éternels, on a cru aux sciences... La Première Guerre
mondiale, le nazisme, tous ces mouvements réactionnaires ont déjà provoqué
un changement de paradigme qui a mis en doute les valeurs directrices de
la modernité : le progrès, la raison, la nation…. Pratiquement tout cela
était en crise. Ce qui apparaît clair aujourd'hui, l'était déjà après la
première guerre mondiale pour des esprits critiques. Nous sommes au milieu
donc de ce changement de paradigme même si on doit évidemment garder ces
valeurs. Il est en effet difficile aujourd'hui de remplacer la raison par
un irrationalisme, la nation par un Etat du monde, etc. Si l'on doit
promouvoir le progrès, il faut également souligner ses effets négatifs.
Dans ce sens, il y a un nouveau paradigme. Je pense que la fonction de la
religion a été trop longtemps ignorée, entre autres, à cause de l'église
elle-même. Il y a un retour à la religion qui est malheureusement
ambivalent puisque cela peut être fait d'une manière réactionnaire,
destructive, fanatique, mais également de manière libératrice comme en
Amérique latine, mais également en Pologne, en Allemagne orientale… Il n'y
aurait pas eu une révolution pacifique contre le système soviétique sans
les églises. Tout cela montre qu'il y a une possibilité d'une nouvelle
synthèse de la religion avec les sciences, avec la démocratie ainsi que
toutes les valeurs de la modernité. C'est précisément la postmodernité. »

Hans Küng à la
librairie La Procure le 12/03/2008
©
LEXNEWS
LEXNEWS : « Vous critiquez la toute-puissance des sciences,
c'est-à-dire des scientifiques, lorsque cela conduit à une intransigeance
positiviste, de même que vous condamnez l’aveuglement dogmatique de la
religion dans ses positions arrêtées sur le contrôle des naissances, la
prévention du SIDA, l’euthanasie,… »
Hans Küng : « Oui, c'est en effet un
peu ma position générale. J'ai eu une éducation classique et je n'ai
jamais aimé faire des zigzags dans ma pensée. Vous savez il y a des
théologiens qui sont experts dans ces zigzags ! J'ai suivi plutôt une
ligne classique dans le sens d'Aristote qui a bien vu que la vertu est
toujours entre deux extrêmes. Heureusement, j'ai eu une éducation
classique reçue à Rome et aussi à Paris où j’ai fait ma thèse de doctorat
d'État en Sorbonne sur Hegel. Tout cela m'a donné des instruments
conceptuels pour analyser d'une manière très exacte les différentes
tendances qui se présentent. Je suis ainsi capable de prendre une position
équilibrée au meilleur sens du mot. Je pense que c'est aussi grâce à mon
éducation catholique que je suis plus intéressé à intégrer qu'à rejeter.
Jusqu'à maintenant, j'ai toujours aimé prendre le côté positif des
différents penseurs même si évidemment je reste toujours très critique
lorsque c'est nécessaire. C'est la même chose pour ce dernier livre dont
nous parlons. J'ai tendance à intégrer les extrêmes. »
LEXNEWS : « Vous avez cette phrase qui pourra surprendre notre XXI°
siècle habitué au discours de la science : « Une logique et une théorie
des sciences modernes ne doivent pas nécessairement se présenter sous une
forme antimétaphysique et antithéologique» (p. 44).»
Hans Küng : « Cela signifie qu'il faut
accepter la philosophie moderne depuis, disons, René Descartes, et
développée jusqu'à Nietzsche dans un sens antimétaphysique. Cela concerne
avant toute chose la position de l'église, mais également un certain
platonisme qui a placé la métaphysique comme quelque chose en retrait des
individus, une autre sphère... Sans faire de polémique, Joseph Ratzinger
est un platonicien. Moi, je suis plutôt aristotélicien dans ce sens-là,
j'ai toujours pris très au sérieux l'empirique. Dans cette même optique,
j'ai préféré saint Thomas d'Aquin à saint Augustin. J'ai toujours dit à
mes étudiants : les faits sont les faits, il ne sert à rien de nier les
faits. D'autre part, si l'on accepte tout cela, on doit tout de même voir
que la réalité a des dimensions différentes et qu'il est tout à fait
simpliste de penser que la réalité physique, que je prends très au
sérieux, est l'unique sphère, strate… Il y a parallèlement la sphère du
droit, de l'esthétique, de l'éthique et finalement de la religion. Il
n'est cependant pas obligatoire de parler d'une métaphysique, le terme de
métaphysique donne précisément l'impression de quelque chose de
platonicien, très éloignée. Pour moi, la réalité de Dieu comme je l'ai
présentée dans mon livre est dans l'univers et non pas au-delà ou
au-dessus des choses. Dans ce sens-là, je n'aime pas tellement le mot
métaphysique parce qu'il donne l'impression de ne pas prendre au sérieux
tous les doutes de Nietzsche, de Heidegger et de tous ceux qui ont
polémiqué sur la métaphysique. Je préfère parler d'une strate éthique
indéniable et je crois que cette idée ne pose pas tellement problème aux
physiciens ou aux chimistes des sciences dures. Nous avons plutôt des
problèmes avec les psychologues ! Les grands physiciens du XXe siècle tel
Einstein avaient déjà cette interrogation et avaient bien noté que la
réalité est bien plus grande que la physique. Dans ce sens-là, je pense
que je suis sur la bonne voie afin d’offrir une solution à tous ceux qui
sont profondément engagés dans les sciences modernes et qui estiment que
tout cela n'est pas le tout. Très souvent, il leur manque les mots pour
exprimer cela. Je me souviens d'un de mes collègues en médecine, expert en
radiologie, qui m'avouait prier encore avec les mots appris dans son
enfance à défaut d'autre expression. Je pense avoir fait un très grand
effort pour donner des concepts, des images, sur la réalité de Dieu qui
prennent non seulement en compte l'aspect personnel, mais également
impersonnel. La réalité de Dieu dans la lumière de l'évolution ne peut pas
être un être humain, mais d'autre part, on peut s'adresser à cette réalité
et pour cela, il faut des images. Je ne peux pas prier l'être suprême de
Robespierre ou bien esse ipsum ! Je pense que les termes de l'écriture
comme le mot «Père »sont nécessaires pour l'homme, mais il faut en même
temps prendre en compte les grandes images de Nietzsche dans ce fameux
récit en se demandant comment il était possible d'effacer l'horizon,
comment il était possible de vider la mer... La mer, le soleil sont de
très bons exemples, des images impersonnelles qui sont importantes pour
présenter la réalité de Dieu. Tout cela est bien mieux qu'une
métaphysique. Je veux prendre au sérieux tous les résultats
philosophiques. Je suis très rationnel, mais je ne suis pas un
rationaliste et dans ce sens-là il faut des métaphores. »
Retrouvez la
Fondation Ethique Planétaire :
www.weltethos.org/dat_fra/indx_0fr.htm |

LEXNEWS : «
De même, vous proposez cette question essentielle : « N’y aurait-il pas
dans notre univers des entités, des évènements et des interactions qui
n’ont pas de figuration dans l’espace physique, qui donc d’entrée de jeu
se soustraient à la possibilité de la connaissance physique ? » (p. 75) ».
Hans Küng : « les sciences physiques
doivent suivre leur propre méthode, mais en faisant ainsi elles ne sont
plus compétentes dans les autres sphères. Elles ne peuvent pas étendre
leurs jugements au-delà de l'horizon de l'expérience. C'est déjà une idée
essentielle de Kant avec la raison pure fondée sur l'expérience qui n'est
pas capable de juger quelque chose qui est au-delà de l'horizon, de
l'expérience physique, de l'espace et du temps. Je pense que cela veut
dire d'une part que l'on ne peut pas exiger des sciences physiques de
parler de Dieu et d'autre part que ces sciences physiques ne s'autorisent
pas à parler de Dieu. Je crois que tout cela est dû aux limites des
connaissances. Je déplore beaucoup qu'un certain nombre d'intellectuels
fassent des jugements illégitimes sur des domaines dans lesquels ils ne
sont pas compétents. Ce que j'exige pour moi-même, je fais un effort
terrible pour comprendre les autres sciences, je crois qu'on peut
l’attendre des autres intellectuels avec un minimum de connaissances sur
les problèmes religieux… »
LEXNEWS : « De grands scientifiques hésitent de plus en plus à
intervenir sur le plan de la communication à proximité de questions
religieuses débattues de peur d’être confondus avec le néocréationisme et
autre dessein intelligent. Une telle confusion pouvant compromettre leur
crédibilité auprès de la communauté scientifique. »
Hans Küng : « Je comprends ces
difficultés, mais la réaction adéquate n'est pas de se taire, mais au
contraire de préciser ces distinctions. Je pense que les collègues des
autres sciences qui liront mon livre seront dans la position de répondre à
ce genre de questions. S'ils ne disent rien du tout, ils renforcent
précisément ces personnes qui pensent d'une manière un peu simpliste qu'il
faut un Intelligent design. C'est pour ces raisons que pour s’opposer à
ces forces, il faut donner une réponse construite et non un silence. Il
est vrai qu'au début avec mes collègues de la physique, il y avait une
certaine attente, une certaine réserve, surtout parce que certains
théologiens suivent le modèle, que j’évoquais tout à l’heure, de
l'harmonisation. Ils emploient les résultats des sciences de la nature
pour faire une synthèse facile. Cela agace à juste titre les
scientifiques. Dans la plupart des cas, c'est un manque de philosophie qui
est la cause de cette absence de dialogue. Si l’on n’a pas vu le problème
kantien, on est très gêné pour faire cela et l'on devient trop naïf… Très
souvent dans cet ordre d'idée, dès qu'il y a un processus en sciences, ces
personnes concluent à la nécessité d'un auteur ! Le fait de conclure à la
présence ou non d'un auteur est un jugement au-delà de l'expérience et
dans ce cas ce n'est plus l'homme des sciences qui est compétent. Je crois
que l'avantage de cette position, c'est de donner la pleine liberté pour
se décider. Cela m'a beaucoup aidé quand j'ai parlé aux hommes des
sciences en les rassurant et en leur disant n'ayez pas peur, je ne vous
forcerai en rien ! »

©
LEXNEWS
LEXNEWS : « Si l'on résume, lorsque vous proposez ces idées, vous ne
proposez pas une science. Vous ne faites pas un discours scientifique.
Vous vous placez à un niveau méta, au-dessus de la science. »
Hans Küng : « Oui absolument, et là
réside la liberté. Il y a énormément de raison pour s'opposer à l'idée de
Dieu, mais il y a également beaucoup d'arguments pour affirmer sa
présence. Je pense en dernière analyse qu'il est plus raisonnable
d'accepter qu'il y ait un sens à tout cela que de dire : ça n'a aucun
sens. C'est plutôt cette dernière position qui est irrationnelle. J'ai
expliqué cela dans le livre "Dieu existe-t-il ?» d’une manière plus
concrète. Finalement, nous avons assez d’arguments pour affirmer librement
l'existence de Dieu. Je pense que mon livre permet de lutter contre l'idée
de fondamentalisme. Ces positions renforcent l'idée selon laquelle il n'y
a pas de position intermédiaire comme la mienne. La simplification des
choses encourage cela et les extrêmes se touchent. »
LEXNEWS : « L’éthique a un rôle essentiel à jouer dans nos sociétés
contemporaines et vous concluez votre réflexion sur cet enjeu."
Hans Küng : « Une question
fondamentale se pose lorsque l'on réfléchit à l'homme dans le cadre des
sciences : comment l'être humain a appris à être humain ? C'est évidemment
la question de la différence entre les animaux et l'homme. L'éthique est
une différence essentielle. On ne peut pas attendre d'un animal qu'il
suive une éthique malgré toutes les similarités entre ces deux espèces.
Pour moi, il est très important de comprendre ce processus très long qui
porte sur des milliers d'années. C'est pour ces raisons que les cultures
primitives m'ont toujours beaucoup intéressé. Il y a donc une éthique de
l'humanité qui s'est développée à travers les millénaires, mais il y a
aussi une certaine universalité de ces normes qui n'est pas accidentelle.
Ce sont certaines sphères essentielles comme préserver la vie, l'honneur,
la propriété, l'intégrité sexuelle… Ce sont déjà les impératifs très
élémentaires : ne pas tuer, ne pas mentir, ne pas abuser de la sexualité…
Tout cela a un aspect universel avec bien sûr des spécificités selon les
cultures. Le projet d'une éthique planétaire prend donc en compte la
dimension du temps et de l'espace. Si l'on arrive maintenant au temps
présent, nous constatons un problème fondamental dans toutes les régions
du monde : les normes sont de plus en plus vidées de leur sens. Le
développement de la modernité a produit beaucoup de normes, mais je pense
que Nietzsche avait raison : si l’on supprime la valeur suprême, il est
illusoire de croire que toutes les autres valeurs demeureront. Il y a
vraiment du fait de la perte de la religion une remise en cause des autres
normes. Pendant un certain temps, la coutume a maintenu un certain nombre
de traditions en Europe chrétienne. Mais de plus en plus, ces traditions
s'évanouissent et laissent place à des phénomènes que nous ne connaissions
pas auparavant. Des enfants qui tuent leurs instituteurs, la corruption
généralisée dans des pays dits civilisés, tout cela montre qu'il y a une
érosion de la moralité qui détruit les fondements de la société. Les
sciences elles-mêmes ne sont pas en dehors de cela. Il n'y a pas encore
très longtemps, on pensait qu'il n'y avait pas de mensonges dans la
physique ou dans la biologie. Or aujourd'hui, on constate beaucoup de
tricheries dans ces domaines. Il nous faut de nouveau une éthique qui ne
soit pas un système éthique. J'emploie d'ailleurs plutôt le terme éthos
plutôt qu'éthique, car il ne s'agit pas d'un nouveau système éthique au
sens d'Aristote, de saint Thomas d'Aquin ou encore de Kant. Il s'agit
d'impératifs de l'humanité assez simples à l'image des quatre exemples
susmentionnés. Il y a deux principes fondamentaux qui sont supportés par
toutes les religions du monde : la règle d'or que l'on trouve déjà chez
Confucius, ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on fasse à
toi-même ; c'est le principe de la réciprocité, cette règle d'or, ainsi
que le principe également fondamental de l'humanité c'est-à-dire que
chaque être humain doit être traité de manière humaine. Même les
États-Unis, exemple de la démocratie, ont été capables de comportements
inacceptables en Irak, dans des prisons… Tout cela montre que la situation
est sérieuse. Il y a maintenant en face de nous deux possibilités qui sont
des extrêmes et qui sont ni l'une ni l'autre des solutions : le
cléricalisme et la rechristianisation à la Karol Wojtyla qui pense
remplacer le paradigme moderne par le paradigme de la Pologne médiévale
antimoderne. Je pense que le pape actuel malheureusement ne voit pas
suffisamment que cela ne fonctionnera pas. Il me semble que toutes ces
manifestations sont des villages Potemkine, ce n'est pas la solution ! La
laïcité à la française n'est pas non plus la solution.
Le projet d'une éthique interplanétaire permet aux individus de garder
leurs convictions fondamentales. Le catholique reste catholique, l’athée
reste athée mais chacun doit au moins suivre ce minimum d'attitudes et de
normes éthiques, ces impératifs de l'humanité. Cela doit faire l'objet
d'un enseignement à l'école dès le plus jeune âge. J'ai proposé une
coalition entre les croyants et les non-croyants. On ne doit pas faire une
alliance contre les athées, c'est toute autre chose que je propose. Il
faut une reconnaissance de ces problèmes. Vous avez l'avantage en France
d'être la nation des droits de l'homme et de la Révolution française,
mais, parfois, on a l'impression que cet héritage est un peu loin. Il est
important aujourd'hui de penser aux devoirs de l'homme pour éviter
l'individualisme, cause de ce que nous constatons aujourd'hui. Robespierre
en son temps s'était opposé à cette déclaration. J'ai fait un essai pour
le Parlement des religions (citer la source en lien) ainsi que le propos
que j'ai fait pour les anciens premiers ministres et chefs d'État pour une
déclaration universelle des devoirs de l'homme. Je préfère d’ailleurs le
mot des responsabilités, car le mot devoir peut paraître trop prescriptif.
Cette déclaration est opérationnelle et elle peut servir dès aujourd'hui,
cela n'est pas le produit d'un théologien qui serait dans l'abstrait, mais
d'une personne qui a beaucoup discuté avec de grands responsables
politiques et religieux et qui suit l'actualité au quotidien. Je crois que
j'ai fait en sorte de conserver le coeur même de ma théologie et de ma foi
chrétiennes, mais j'ai élargi l'horizon de manière assez importante même
si ce n'était pas le plan initial. Mais avec les défis du temps, je suis
arrivé en partant de l'unité des églises à la paix entre les religions et
finalement à la communauté des nations, trois cercles si vous voulez de
plus en plus larges.»

Continuum International Publishing Group Ltd. (1 Jul 2008) (version
anglaise)
Le deuxième tome des mémoires du théologien ainsi que son
dernier livre sur l'Islam
sont à paraître en 2009 aux Editions du
Cerf. |
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Un message de
Hans KÜNG pour les lecteurs de LEXNEWS !

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LEXNEWS |
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INTERVIEW HANS
KÜNG
11 avril 2007
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Biographie
Né en
1928 à Sursee (Suisse), Hans Küng fait ses études de philosophie et de
théologie à l'Université grégorienne de Rome. Il est ordonné prêtre en 1954.
Assistant à Münster (1959-1960), professeur de théologie fondamentale
(1960-1963), puis professeur de théologie dogmatique à Tübingen. Il dirige
depuis 1980 l'Institut de théologie œcuménique rattaché à l'université de
Tübingen.
Il
consacrera une partie importante de ses travaux théologiques à l’œcuménisme
et au dialogue interconfessionnel. Il participe activement en tant qu'expert
aux travaux du IIe concile du Vatican, notamment sur les questions
d'ecclésiologie à incidence œcuménique.
Ses
thèses sur l'infaillibilité de même que son livre Être chrétien nourriront
de vives controverses. Hans KÜNG se verra adressé en 1975 une mise en garde
par la Congrégation pour la doctrine de la foi. En 1979, la Congrégation le
sanctionnera canoniquement en lui enlevant le droit d'enseigner. L'institut
qu’il dirigeait sera alors détaché de la faculté de théologie catholique et
placé directement sous l'autorité de l'Université de Tübingen. Ces épreuves
le conduiront à la publication, en 1990, du Projet d'éthique planétaire,
donnant une dimension plus universaliste à ses recherches. Une institution
naîtra de ces travaux : en 1995 sera créée la Fondation Weltethos (Éthique
mondiale). Hans KÜNG est l’une des figures marquantes de la théologie
contemporaine.
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A l'occasion de la sortie de son
premier volume de Mémoires (Éditions du Cerf), LEXNEWS a eu l'immense
plaisir d'interviewer l'une des figures marquantes de la théologie en la
personne de Hans KÜNG. Témoin et acteur du Concile Vatican II, intellectuel
aussi raffiné que redoutable, Hans KÜNG ne peut laisser indifférent. Son
parcours exceptionnel retracé dans ses Mémoires démontre que le courage de
l'action ne va pas sans sacrifices, sacrifices qui paradoxalement peuvent
amener à des voies supérieures. Démonstration avec un homme d'intelligence !
* * *
* *
*
LEXNEWS :
« Votre formation au Pontificum Collegium Germanicum nous apparaît
en ce début de XXI° siècle comme particulièrement rigoureuse, comment la
jugez-vous aujourd’hui (au sens large) en comparaison à l’éducation des
jeunes d’aujourd’hui ? Et en quoi a-t-elle été déterminante dans vos
recherches futures ? »
Hans
KÜNG :
« La méthode pédagogique du Collège germanique des années 48-55 est
aujourd’hui tout à fait dépassée, y compris dans le cadre de ce même
collège. Les belles soutanes rouges ont été abolies et pratiquement rien
n’est resté tel que c'était à l'époque. Je dois préciser deux ou trois
choses. Tout d'abord, je suis très heureux d'avoir reçu cette éducation tout
à fait classique, non seulement du point de vue théologique, mais aussi du
point de vue spirituel. Je me demande si l'on ne néglige pas trop
aujourd'hui cette formation spirituelle qui était très importante pour nous
à l'époque. Je vous donne un exemple : Je viens de recevoir aujourd'hui un
très beau livre sur Ignace de Loyola et cela m'évoque immédiatement cette
pratique des exercices spirituels, qui a été si importante pour moi.
Précisément du fait de certaines contraintes, mais également à cause des
conflits vécus, j'ai pu mûrir et d'une certaine manière être bien mieux
préparé. Dans ce sens-là, pour citer Édith Piaf, je ne regrette rien !
Un
certain climat d'ouverture d'esprit régnait à l'Université Grégorienne et
dans notre Collège. Je n'ai eu aucune objection au choix de Jean-Paul Sartre
comme sujet de petite thèse en licence de philosophie. On a trouvé cela
assez normal et c'est d'ailleurs à ce moment que des cours spécifiques ont
été créés pour répondre à des problèmes de l'époque. Ainsi, je me souviens
d'un Père Arnou, un Français, qui faisait à l'époque des développements sur
la nouvelle anthropologie, et en ce sens, il n'y avait pas de restrictions.
Je crois
qu'il n'est pas possible de renouveler aujourd’hui cette même éducation qui
nous avait été dispensée à l'époque. Néanmoins, je regrette beaucoup
l’aspect universel de cette éducation, une éducation profondément humaniste
que j'avais déjà reçue à Lucerne, au lycée. Je pense que l'on a trop négligé
les oeuvres classiques pour être trop moderniste au bénéfice de la
littérature triviale. Et il me semble que l'on n'a pas fait cet effort de
poursuivre l'enseignement de ces humanités. J'ai gardé personnellement cet
enseignement comme une dimension de ma vie tout entière. J'ai pu écrire tout
autant sur l'origine de notre humanité, sur la biologie moléculaire,
l'astrophysique, mais aussi sur la musique avec Mozart, Wagner, Bruckner,…
et, entre la musique et la physique, j’ai traité presque tous les problèmes
sur Dieu et le Monde. Cela présupposait déjà une éducation générale mais
également une curiosité intellectuelle sans limite que j'ai gardée jusqu'à
aujourd'hui. »
___________
« Vous n'êtes pas né pour ce Collège, vous
êtes né pour la vie ».
___________
LEXNEWS :
« Vos premiers écrits revendiquent une rare liberté d’esprit pour un
jeune théologien formé à l’école romaine. De même, votre volonté
d’œcuménisme tranche sur un très grand nombre de vos contemporains suivant
une voie plus « docile »… »
Hans
KÜNG :
« je pense que ma nationalité suisse, mes expériences pendant la seconde
guerre mondiale, mon esprit antinazi, mon sens de liberté ont fortement
influencé cette liberté. Cela a grandement joué dans ma résistance face à
Rome lorsque l'on a cherché à me former d'une certaine manière excessive.
Nous avions heureusement à l'époque au Collège un directeur spirituel
jésuite qui a approuvé mon chemin. Il ne m'a jamais dit « non » ou « que
cela était impossible ». Très tôt, il m'avait dit : « vous n'êtes pas né
pour ce Collège, vous êtes né pour la vie ». Il signifiait par là, qu'il
était tout à fait normal que je sois de moins en moins à l'aise dans le
cadre de cet enseignement. Grâce à cela, j'ai trouvé mon chemin et
évidemment, j'ai toujours été très heureux d'avoir reçu tous les talents
nécessaires pour faire ce chemin. Cela m'a aidé également à ne pas me
révolter dans les conditions très difficiles que j'ai pu connaître par la
suite avec un Dieu qui exige de trop, même si je connaissais déjà la réponse
: tu as reçu tout ce qu'il te faut, ne te complains pas ! »
LEXNEWS :
« Pourriez-vous nous rappeler l’importance de la question de la doctrine
chrétienne de la justification à laquelle vous avez consacré un important
travail de recherche et qui conduira à la publication d’un livre essentiel
portant ce titre ? »
Hans
KÜNG :
« Cela n'est en fait pas si difficile que cela à comprendre. Un catholique a
appris évidemment que les bonnes oeuvres sont importantes et que la foi sans
les oeuvres n'est rien. J’ai tout d'abord étudié le Concile de Trente, puis
la théologie de Karl Barth, et j'ai découvert une dimension [spirituelle]
qui m'a beaucoup aidé dans la vie, et qui me semble également importante
pour l’homme d'aujourd'hui. Il ne s'agit plus, de nos jours, des oeuvres
pieuses comme au Moyen-Âge mais des oeuvres tout court, en allemand nous les
nommons « Leistung », c'est-à-dire un accomplissement. Un homme
aujourd'hui qui n'est pas performant n'est rien. J'ai appris que, devant
Dieu, la perspective est différente. Cela ne dépend pas de vos
accomplissements, même s'ils sont nécessaires. Ce n'est pas le critère
majeur. Le critère final, et ce point est très important, c’est une
confiance radicale en Lui, à l'image de Saint-Pierre sur l'eau. On ne va pas
s’attacher aux tempêtes, mais on doit regarder le Seigneur et aller de
l’avant. Pour moi, il était très important de savoir que j'avais cette
relation immédiate qui me rend libre vis-à-vis des autorités
ecclésiastiques, et de toute autorité de manière générale, ma dernière
responsabilité étant celle de ma conscience envers Dieu. Mon attitude
fondamentale est celle d'une conscience raisonnable, mais inébranlable, en
Dieu. »
___________
«Je pense sincèrement que tous ces compromis
ont joué dans les difficultés que connaît l'Église aujourd'hui».
___________
LEXNEWS :
« Le Concile Vatican II, auquel vous avez participé activement en tant
que conseiller, vous laisse à la fois l’impression d’œuvre inachevée, fruit
de trop grands compromis, et en même temps, le sentiment d’être parvenu à un
stade nouveau de non-retour dans l’évolution de l’Eglise. Quels sont vos
sentiments aujourd’hui face aux difficultés de l’Eglise du XXI° siècle ? »
Hans
KÜNG :
« Oui, cela a été un changement fondamental pour l'Église catholique par
rapport à deux autres changements de paradigme : à savoir celui de la
Réforme et celui des Lumières. Je crois qu'il ne sera pas possible de
revenir là-dessus. Certaines personnes évidemment à Rome essayent d'aller à
contresens mais il ne sera jamais possible de revenir de nouveau au latin
comme langue dominante de la messe. D'autre part, je dois dire que la Curie
romaine, malheureusement, fait tout pour éviter que ce changement de
paradigme soit pleinement réalisé. |
Nous avons
partout des compromis, des demi-mesures. L'exemple classique concerne
précisément le latin. Il n'a pas été dit clairement : voilà nous célébrerons
désormais en langue populaire. Déjà à l'époque, j'avais précisé que cela
conduirait à une très grande confusion. Le deuxième exemple concerne le
contrôle des naissances. Nous étions à l’époque totalement ambiguë quant au
texte lui-même, ainsi que dans les notes où a pu être citée l'encyclique
contre la contraception. Et il était évident à l'époque que cela
entraînerait à l'avenir de nombreuses difficultés. D'autres sujets cruciaux
ont été écartés comme ceux du célibat des prêtres et de l’intercommunion
entre catholiques et protestants ;
Je pense
sincèrement que tous ces compromis ont joué dans les difficultés que connaît
l'Église aujourd'hui. Si nous avions eu une discussion ouverte sur la
contraception, je suis sûr que nous aurions eu le même vote que celui
concernant la liberté religieuse. Cela avait été une très grande bataille et
je pense que nous aurions pu obtenir le même nombre de voix pour un célibat
volontaire. Mais, la Curie romaine savait cela à l'avance et a tout fait
pour défendre une position conservatrice. Il était en effet prévisible que
cela aurait des conséquences sérieuses après le Concile. J'étais très tôt
convaincu que cela était catastrophique, et même suicidaire, pour l'Église
elle-même. On voit très bien de plus en plus que cela conduit à une
diminution des vocations et à des scandales sexuels dans le clergé. Même si
cela n'est pas le seul facteur, cela reste un point central et symbolique de
ne pas vouloir donner la liberté aux jeunes gens de choisir s'ils souhaitent
être mariés ou pas. »
LEXNEWS :
« Que pensez vous de la position du pape Benoît XVI, que vous avez bien
connu, dans son exhortation Sacramentum caritatis sur la
confirmation de la doctrine de l’Eglise en matière de célibat sacerdotal ou
l’impossibilité de sacrements aux divorcés remariés tout en saluant
l’importance des réformes de Vatican II. De même, comment réagissez vous à
la condamnation du théologien jésuite Jon Sobrino pour ces études sur Jésus
manifestement peu appréciées du Vatican? »
Hans
KÜNG :
« J'ai beaucoup loué l’Encyclique sur la Charité, c'était surprenant,
positif et constructif. Mais, je pense en même temps que cette exhortation
Sacramentum caritatis ne tire pas suffisamment les conséquences que
j'avais souhaitées en proposant une seconde encyclique sur les structures de
l'église, sur le personnel,... C'est même plutôt le contraire, et
malheureusement le Pape Ratzinger n'a pas cette liberté que l'on avait pu
souhaiter. Nous attendons encore une action courageuse de lui.
Quant à
Jon Sobrino, je le connais très bien. Il a participé à une série de 7
documentaires, qui existent d'ailleurs en français, sur les grandes
religions du monde. J'ai précisément commencé le film sur le Christianisme
au Salvador parce que j'ai voulu montrer que le Christianisme est une
pratique et pas seulement une théorie. Lors de la réalisation du film, nous
avons tourné dans une région très pauvre proche de l'église où l'évêque
Romero avait été assassiné. J'ai alors demandé à mon ami Jon Sobrino s'il
voulait lui-même célébrer la messe. Et alors qu'il avait été très
enthousiasmé, il a fini par refuser de peur que cela lui nuise ! Évidemment,
je connais ce genre de problème, et je comprends sa réaction. En fait, on
reproche à Jon Sobrino les mêmes choses que l'on reprochait à mon livre « Etre
chrétien ». Je pense fondamentalement qu'il faut annoncer au monde Jésus
Christ et non un énième concile ou une formule toute préparée. J’estime que
cette démarche est courageuse, qu'il a fait un très grand effort pour
présenter la figure de Jésus Christ dans le contexte de L'Amérique latine.
Je trouve assez stupide de réagir aujourd'hui contre un livre publié il y a
vingt ans ! Il est très décevant de constater que sous Benoît XVI, nous
avons encore les mêmes méthodes inquisitoriales. Heureusement, aujourd'hui,
tout cela a moins de portée qu'autrefois, ces mesures ne sont plus
véritablement efficaces et n'empêchent nullement la parution de livres. Qui
plus est, Il y a aujourd'hui toutes sortes de possibilités de parler, à la
radio, à la télévision, sur Internet... »
___________
«J'ai
été confronté très tôt à la nécessité d'un dialogue entre les religions.»
___________
LEXNEWS :
« Nous passerons sur les nombreux conflits et trahisons qui ont jalonné
votre vie, prix à payer d’une liberté chèrement acquise, pour souligner vos
combats actuels. Vous insistez très tôt, dés vos premiers cours à
l’Université de Tübingen (1960) sur l’évolution majeure de l’existence
humaine ainsi que sur le changement essentiel de paradigme au cours du XX°
siècle. En ce début de XXI° siècle, votre Fondation Weltethos pour une
éthique planétaire poursuit-elle, et de quelle manière, cette profonde
conviction ? »
Hans
KÜNG :
« Les choses ont changé. Dans mon second volume de mémoires que je
viens de terminer et qui paraîtra en septembre en allemand sous le titre « Umstrittene
Wahrheit », « Mon combat pour la vérité », on lira que mon histoire va
devenir tout à fait dramatique. Je dois en effet raconter cette grande
confrontation que j'ai dû subir face au Vatican en 1979. À cette époque, par
un coup de force, on m’a enlevé le droit canonique d’enseigner. C'est une
histoire très triste mais à la fin glorieuse parce que cela m'a libéré de
beaucoup de choses et cela m'a donné des possibilités tout à fait nouvelles.
Rome n'est pas arrivé à me dépouiller totalement de ma position à
l'Université, j'ai gardé ma chaire, j'ai pu garder mon Institut ainsi que
mon équipe et j'ai ainsi pu me diriger vers de nouvelles frontières. Dans ce
sens, j'ai été confronté très tôt à la nécessité d'un dialogue entre les
religions. Dès les années 80, j'ai pu mettre les fondements de toute la
théorie en réalisant un dialogue concret avec le Judaïsme mais aussi l'Islam
ainsi que les religions indiennes et chinoises. J'ai ainsi pu être très bien
préparé pour une période nouvelle, et dans ce sens, ces quatre mois, même
s’ils ont été les plus tristes pour moi en 1979, ont été la condition d'une
liberté inouïe par la suite. Cela m'a en effet permis d'ouvrir des horizons
vraiment nouveaux et d'aller plus loin. Si le dialogue des religions
implique une dimension politique, cela va encore plus loin. J'ai en effet
fait une découverte décisive : les différences dogmatiques, par lesquelles
j'ai évidemment commencé venant de la discipline théologique, sont beaucoup
plus grandes que dans l'éthique. Dans mes premiers livres, je n'avais pas
fait beaucoup attention à l'éthique, on trouvait cela normal. Ce n'est que
plus tard que j'ai observé que les échelons éthiques [élémentaires] dans les
différentes religions étaient à peu près les mêmes : vous avez la règle d'or
chez Confucius, vous avez tous ces grands impératifs humains pour que
l'homme soit vraiment homme. Vous constatez ainsi dans toutes les grandes
traditions religieuses les mêmes préceptes : ne pas tuer, ne pas mentir, ne
pas voler, ne pas abuser de la sexualité,... Cela a été à l'origine de
l'idée d'une éthique planétaire qui peut être aujourd'hui la solution, y
compris en France où il y a encore cette séparation très malheureuse opérée
par la révolution française entre les cléricaux catholiques et les laïques.
L'éthique planétaire donne pratiquement raison aux deux parties. Vous pouvez
garder votre foi chrétienne, catholique, mais cela ne vous empêche pas non
plus d'appliquer ces principes éthiques communs. Le pape Benoît XVI avait
partagé cette opinion lorsque nous en avions parlé ensemble à Castel
Gandolfo. D'autre part, les laïques qui sont toujours nerveux sur ces
questions des religions pourraient accepter cette éthique planétaire sans
être obligés d'accepter une religion. Un agnostique, un athée ou un laïc
peuvent également adhérer à cette idée. »
LEXNEWS :
« Est il possible de dire que par cette démarche vous allez encore plus
loin que l’œcuménisme ? »
Hans
KÜNG :
« Oui, c'est en effet un oecuménisme entendu dans son sens le plus large. En
fait j'ai travaillé en trois étapes. J'ai tout d'abord réfléchi à l'unité
des églises puis, dans la deuxième période, j’ai travaillé pour la paix
entre les religions et, finalement, mes dernières recherches ont porté sur
la communauté des nations. J'ai en effet beaucoup travaillé avec les Nations
Unies, pour l'Unesco…Si vous voulez du latin je pourrai ainsi résumer mon
action : Unitas Ecclesiarum, Pax Religionum, et Unitas
Nationum qui forment en fait pratiquement trois cercles de plus en plus
élargis. »
Retrouvez la
Fondation Ethique Planétaire :
www.weltethos.org/dat_fra/indx_0fr.htm |
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LE SOUFISME, L'ISLAM
ET LE CHRISTIANISME, Entretien avec
Faouzi SKALI Paris,
le 22/11/04
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LEXNEWS
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LEXNEWS a rencontré un grand
penseur à la croisée des chemins de la Foi à l'occasion de la sortie de son
dernier livre chez ALBIN MICHEL, "Jésus dans la tradition soufie"
(voir compte rendu après l'interview). Grand spécialiste du Soufisme, cet
universitaire réputé a fait sienne une démarche consistant à rapprocher ce qui
pourrait, par de mauvaises interprétations, séparer les cultures spirituelles.
Découvrons, avec ce penseur captivant, des horizons riches d'enseignements qui
feront voler les frontières de l'obscurantisme...
* * *
Faouzi SKALI « Jésus dans la
tradition soufie » ALBIN MICHEL SPIRITUALITES,

C’est un livre qui surprendra plus d’un lecteur pensant
être au fait des questions spirituelles. La couverture déjà invite à la
réflexion avec une représentation de Jésus sous forme de miniature turque où
l’on peut découvrir deux anges ailés transporter le Christ au dessus de la ville
de Damas.
Les découvertes seront nombreuses et auront toutes pour but
d’ouvrir notre esprit, rétréci par le matérialisme ambiant, afin de regarder
au-delà de nos dogmes absolus et réaliser que les traits communs entre le
Christianisme et l’Islam sont bien plus nombreux que leurs seules différences.
Il ne s’agit pas ici de prôner un quelconque syncrétisme réducteur et trop
souvent constaté. Le respect de la foi est intact et le regard porté de part et
d’autre est respectueux des convictions profondes de chacune des religions. Mais
il est des ponts que l’homme du XXI° siècle ne saurait ignorer alors même que
les premiers siècles de l’Islam en avaient fait une donnée manifeste.
Redécouvrons avec Faouzi SKALI, ces surprenantes passerelles, les témoignages
aussi profonds qu’émouvants sur le rôle de Marie essentiel pour l’Islam, mais
également Jean Baptiste, l’Ange Gabriel et bien sûr la personne centrale de
Jésus. Cette comparaison éclairée par un auteur qui puise sa foi au plus profond
de l’expérience mystique a non seulement valeur d’authenticité mais également de
témoignage d’un message d’espoir dans un monde où les différences exacerbées
comptent bien souvent plus que les vérités primordiales communes.

©LEXNEWS
LEXNEWS : « Comment la
tradition soufie peut elle être appréhendée et dans quelle mesure se
distingue-t-elle de l’Islam ? »
Faouzi SKALI : « la
tradition soufie est une tradition spirituelle qui s’inscrit au cœur même de
l’Islam, et qui est la dimension intérieure de cette religion. Je pense que
toutes les religions revêtent un aspect extérieur caractérisé par un ordre, un
corpus théologique, un aspect institutionnel, etc. et parallèlement un vécu
spirituel dont rendent compte par exemple les saints, les mystiques et tous ceux
qui sont parvenus grâce un cheminement personnel à cette quintessence du message
religieux. Cela n’est possible qu’à partir d’une expérience personnelle, un
approfondissement personnel. Et cette voie de l’approfondissement personnel au
sein de l’Islam s’appelle le soufisme. Evidemment, il est clair que ce processus
se retrouve dans n’importe quelle religion où certaines personnes décideront
d’aller jusqu’au bout d’une expérience personnelle vécue intérieure. A partir de
cette expérience, il sera possible de constater que ces pratiques ces attitudes
sont porteuses de messages et d’enseignements universels. Je pense que tous les
grands messages des traditions spirituelles convergent. Si l’on part du principe
qu’il y a une vérité, cette vérité est une et elle est la même pour tout le
monde ; Simplement, il y aura plusieurs chemins différents par lesquels
l’appréhender. C’est un chemin qui ne revient pas seulement à donner des
interprétations à sa propre tradition, mais bien plus généralement d’essayer de
parvenir à une véritable sagesse et clarté intérieure, une certaine intelligence
spirituelle. Assez singulièrement, plus cette expérience est personnelle et
authentique et plus elle aura un caractère universel. C’est ainsi que l’on
retrouve les grands traités de spiritualité qui ont été écrits par différents
maîtres de spiritualité : des traités de métaphysique, des traités d’itinéraire
spirituel, de la poésie spirituelle… Tout cela peut avoir une résonance auprès
d’hommes de traditions différentes.
Il est certes possible de se contenter d’une adhésion
conventionnelle à une religion : cela peut être une adhésion à la fois sociale,
culturelle,…Mais, dès lors que l’on a une pratique et en même temps une certaine
expérience, cela peut donner lieu à un approfondissement. Et c’est pour cela
qu’on appelle cela la voix du cœur. A partir de cette expérience spirituelle, il
sera possible d’accéder à une meilleure connaissance de soi.
D’une certaine manière, cette démarche va permettre de
conduire vers l’essence de soi. Ces choses-là sont évidemment à l’origine même
de toute expérience spirituelle, mais c’est quelque chose qui nécessite un
certain enseignement. Cela nécessite une certaine initiation. Il y a un cercle,
un certain nombre d’exercices spirituels sont pratiqués, il y a tout un
apprentissage, toute une évolution qui se déroule au sein d’un groupe,…
De nombreux pièges et obstacles parsèment ce cheminement,
il devient indispensable de prendre conscience des infirmités de son âme et de
son ego, de toutes ces choses qui permettront d’aller vers cette vérité
intérieure. C’est évidemment quelque chose qui n’est pas tout de suite
accessible. »
LEXNEWS : « Cette dimension ne
prend-elle pas une certaine part de mystère aux yeux des occidentaux dont cette
foi mystique est très souvent éteinte par rapport au passé ? »
Faouzi SKALI : «Je
pense, que ce type d’expérience raisonne au cœur de chacun, même si en effet
elle peut prendre parfois une dimension un peu mystérieuse aujourd’hui. Je crois
en effet que c’est au cœur de l’expérience humaine, plus ou moins enfouie, plus
ou moins consciente, mais bien présente, que tout être humain aspire à mieux se
connaître et à réaliser sa nature. C’est quelque chose que l’on retrouve bien
évidemment dans l’enseignement de la tradition chrétienne avec Jésus. Son
enseignement est tout à fait similaire à l’enseignement des maîtres du soufisme
par rapport à leurs disciples. Cette façon de dire les choses en parabole
conduit les gens à mener eux-mêmes leur propre chemin et à une certaine
introspection. L’allusion est là pour donner une certaine indication, une
certaine orientation vers un chemin qui reste à faire. Le fait de travailler sur
l’intériorité, sur le cœur, sur la clarification intérieure, toutes ces
choses-là se retrouvent tout à fait dans l’enseignement christique. Il est vrai
que dans toute voie religieuse, il y a un moment où ce dynamisme peut se
transformer en quelque chose d’institutionnalisé et qui se fige et qui perdra
cette vitalité, ce sens premier que nous évoquions. Il est alors normal qu’il y
ait une certaine volonté d’aller au-delà de cette chape et de retrouver le
message profond. Je pense en effet que cette vitalité spirituelle a été un petit
peu occulté ces derniers siècles en Occident.
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LEXNEWS : « Quels sont les
préjugés entretenus à l’égard du soufisme, et quelles seraient les meilleures
clefs d’introduction à cette pensée ? »
Faouzi SKALI :
« il y a
beaucoup d’ouvrages qui sont traduits aujourd’hui et écrits directement en
français sur le soufisme à l’image des autres voies spirituelles. De nombreux
traités fondamentaux et de nombreuses études sur ce mouvement ont été écrits, et
il y a un véritable public qui est de plus en plus intéressé par cela. La
visibilité auprès des médias n’est pas forcément en corrélation avec cet
intérêt. Dans les médias on ne parle que des mouvements politiques,
idéologiques, extrémistes, etc. Ce sont pour la plupart du temps des mouvements
qui ont perdu toute orientation spirituelle. Cette actualité occulte
malheureusement la vraie spiritualité. Je crois que c’est un amalgame dangereux
et qu’il est important aujourd’hui de revenir vers ces textes, vers ces
témoignages de sainteté, de spiritualité, de sagesse. On s’intéresse plus à ceux
qui posent les bombes qu’à ceux qui sont porteurs de message spirituel ! S’il
est tout à fait normal qu’un individu soit tenté par une dimension politique, il
n’est par contre pas souhaitable que cette dimension soit celle de la religion.
C’est la profanation de n’importe quelle religion. Et ces dérives que nous
observons actuellement, non seulement dans le monde musulman, mais également aux
Etats-Unis au plus haut niveau, sont loin d’être majoritaires même si elles font
beaucoup de mal. Ses minorités agissantes sont omniprésentes, et à force de ne
parler que de cela, elles prennent une existence plus importante. L’aspect
qualité n’a pas besoin d’être médiatisé : les personnes qui vivent
spirituellement choisissent spontanément une attitude de recueillement et non
une manifestation spectaculaire. Cet écueil est important, or pour beaucoup de
gens n’existe que ce qui est visible. Cela a une répercussion sur la mentalité
et la perception des gens et l’on finit par se trouver en porte-à-faux. Une
mission biaisée qui repose sur des stéréotypes conduit obligatoirement à une
incompréhension et à des situations conflictuelles extrêmement dangereuses.
Prendre connaissance des textes fondamentaux et de la
pensée des grands auteurs permet incontestablement cette meilleure compréhension
gage de la connaissance de l’autre. Des textes comme ceux de Rûmî, Ibn ‘Arabî,
….des études comme celles de Corbin, Massignon, …
sont essentiels pour aborder cette tradition. »
LEXNEWS : « ces textes
peuvent-ils être abordés par un lecteur néophyte ? »
Faouzi SKALI : « Il est
vrai qu’il reste encore à faire un effort de vulgarisation. Cette densité
d’expérience de maîtres s’étalant sur plusieurs centaines d’années n’est pas
forcément facilement accessible. Cette richesse et cette densité inouïe doivent
faire l’objet d’une véritable initiation. Quelques livres comme celui de Martin
Lings « qu’est-ce que le soufisme ? », ainsi que « Le soufisme »
de Jean Chevalier peuvent apporter des réponses. Mais je pense que la meilleure
manière d’approcher le soufisme est d’approcher directement ceux qui le
pratiquent. Cela ne conduit pas obligatoirement à embrasser cette croyance.
C’est quelque chose qui existe déjà en France, et l’on peut dire que c’est l’un
des effets de cette fameuse mondialisation pour une fois bénéfique ! Permettre
ce genre de contact était impossible jusqu’alors. Les cultures coexistent
partout aujourd’hui et il y a effectivement des confréries soufies qui sont
largement répandues en Occident. »
LEXNEWS : « Est-il possible
d’avoir un contact avec le soufisme à partir de sa propre foi, autre que celle
de l’Islam, comme cela est couramment pratiqué avec le Zen par exemple ? »
Faouzi SKALI :
« Tout à
fait, comme pour le Zen, il y a plusieurs degrés d’intérêt ou même d’adhésion,
et il est tout à fait possible de s’enrichir par la fréquentation d’une
tradition spirituelle sans pour autant y adhérer totalement. Prenez l’exemple du
yoga qui est quotidiennement pratiqué sans pour autant être hindouiste ! Bien
sûr, si l’on souhaite pleinement s’intégrer à la foi soufie, la tradition de
l’Islam s’avère vite essentielle. »
LEXNEWS : « Comment êtes vous
venu au soufisme et quelle part représente-t-il dans cette volonté de rapprocher
des cultures qui s’ignorent encore trop souvent ? »
Faouzi SKALI :
« le
soufisme est intervenu à un moment assez important de ma vie. La spiritualité
était une donnée très importante que j’avais trop longtemps méconnue et
délaissée. C’est à une période de ma vie où il m’est apparu très clairement que
sans spiritualité ce que je faisais n’aurait plus aucun sens. Je me suis rendu
compte que la raison même de notre naissance tendait vers cette spiritualité.
C’est une expérience de foi, il est vrai que je suis né dans une famille
imprégnée de la culture soufie. J’ai passé mon enfance dans cet environnement,
j’en ai gardé des souvenirs très très marquants sans pour autant pouvoir placer
des mots sur ces expériences qui m’avait beaucoup frappé. Plus tard, lorsque
j’ai laissé tout cela de côté et que je me suis tourné vers des études
scientifiques où la religion n’avait pas une place sérieuse, c’est avec
l’abandon et l’éloignement que j’ai senti tout l’intérêt et toute la
signification de cette dimension spirituelle. Je me suis rendu compte qu’en
définitive la raison et la rationalité étaient de bonnes choses mais ne
répondaient pas aux questions existentielles. Tout cela s’est réalisé avec une
certaine prise de conscience, une certaine « illumination ». J’ai ressenti le
besoin à un moment donné de mon parcours de me rapprocher de l’humain et par là
même de quitter les études scientifiques. La recherche universitaire et la
recherche intérieure ont coïncidé. Et j’ai, pendant l’année 1977, rencontré mon
maître au Maroc et progressé dans cette voie. A partir de cette période, j’ai
parallèlement mené une voie universitaire et la pratique de ma foi, et
d’ailleurs cette dernière dimension intérieure a particulièrement servi la
compréhension de la dimension religieuse. Rendre compte de l’expérience
religieuse est pour moi quelque chose d’essentiel. C’est ainsi que j’ai pu
écrire mes premiers livres.
Mon expérience de la voie soufie m’a particulièrement aidé
dans cette direction. Dans un premier temps, j’avais tendance à me retirer du
monde extérieur et de me focaliser beaucoup plus sur ce travail de dimension
intérieure. Au bout de plusieurs années, j’ai eu ce sentiment que cette
spiritualité devait être partagée sur la place publique. Il m’apparut évident
que la dimension religieuse était indispensable au monde. Je peux dire qu’elle
fut un véritable retour vers ce qui se passait dans le monde alors même que je
me désintéressais de l’actualité jusqu’alors. Je me suis profondément interrogé
sur ce que la spiritualité pouvait apporter au monde et à une très modeste
mesure j’ai initié le Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde au
Maroc. Je souhaitais mettre l’accent sur les enjeux culturels et religieux
mondiaux face à la mondialisation politique et économique trop souvent évoquée.
Je crois que le fait de résister à un matérialisme pur et dur a été au centre de
cette réaction. Les questions religieuses sont revenues au centre de la scène.
L’anthropologie est une science d’actualité alors qu’auparavant elle pouvait
être considérée comme une science du passé. Elle est même devenue une science
nécessaire pour décrypter ce qui se passe aujourd’hui. A partir de ce moment-là,
faire un festival comme celui-ci devenait une sorte d’anthropologie appliquée et
en même temps un acte de politique majeur. Nous souhaitions par cet acte
exprimer une certaine vision du monde. Nous pensons que des religions
différentes ainsi que des cultures différentes peuvent coexister, chacune dans
sa singularité, et peuvent s’enrichir mutuellement. Elles peuvent même apporter
quelque chose à la marche du monde. C’est pour cela que parallèlement au
Festival, nous avons institué un colloque qui s’intitule les Rencontres de
Fès - « Une âme pour la mondialisation » qui devrait aboutir d’ici l’année
prochaine à la création d’un Institut de Diplomatie Interreligieux et
Interculturel. Nous pensons à travers cet Institut réaliser des recherches afin
de mieux appréhender les évolutions actuelles.
LEXNEWS : « Avec votre livre,
Jésus peut il être ce pont qui rapprocherait Islam et Chrétienté ? »
Faouzi SKALI :
« Tout à
fait, lorsqu’on réalise la proximité et sur de nombreux points même la quasi
identité des enseignements qui sont relatifs au personnage de Jésus aussi bien
dans la Chrétienté que dans l’Islam tout aussi bien dans le Coran, dans la
tradition prophétique ou bien dans la tradition spirituelle du soufisme, on se
dit qu’il est invraisemblable que cette réalité soit méconnue ! Si l’on porte le
regard habituel sur les deux religions, trop souvent nous avons la fausse
impression de deux univers totalement séparés voire même opposés quant à leur
Dieu…Ces traits communs quant à la figure de Jésus dans les deux religions est
la preuve même que cette position est fausse. Cette dernière image ne prend pas
en compte ce patrimoine commun qui est si puissant et constitue une réalité
intangible et fondamentale. A contrario, cela prouve la distance invraisemblable
imposée par l’ignorance. Le rythme effréné a réussi à masquer ces évidences, nos
contemporains n’ont plus souvent le temps de découvrir ces choses-là. Je pense
qu’il est essentiel de pouvoir rétablir ce type de vérité parallèlement à ce
déferlement d’idées toutes faites et cela à partir de la vérité historique des
textes.
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